L'artisan créateur dans les arts et métiers

L’artisan créateur dans les arts et métiers

     Je me suis demandé assez longuement comment aborder l’art en restant simple, alors qu’on se trouve en présence d’une forêt de domaines de l’art, de degrés dans la qualité artistique, d’idéals esthétiques variés. Par ailleurs, j’ai pu constater que la réflexion esthétique conduit assez souvent à des jugements qui sabordent la volonté d’expression de l’homme et par conséquent la genèse de son art. Cela peut se produire quand on projette une notion idéaliste de beauté qui ignore le processus d’apprentissage qui s’apparente à la montée dans les cercles planétaires de la cosmologie traditionnelle. De plus, il existe une tendance à la ségrégation dans le milieu des artistes : il y a les artistes… et les autres.  Pourtant, s’il est une chose qui est commune à tous les hommes c’est bien l’appel à la création et à l’expression de soi. C’est pour sortir du piège de la ségrégation déplaisante et de l’idéalisme esthétique paralysant que j’ai choisi le  titre : l’artisan créateur dans les arts et métiers.

Par rapport à ceux qui se croient artistes, l’artisan a l’avantage de faire plus que rêver.

     L’artisan est un homme qui ne perd pas de vue sa réalité de commençant et de pratiquant d’un moyen d’expression qui semble lui convenir et qui lui permet de réaliser des œuvres qui peuvent avoir une utilité concrète ou abstraite. C’est quelqu’un qui s’instruit par l’observation de la nature toujours changeante et expressive de nouveauté. Il peut y emprunter des matériaux qui vont lui servir de matière première à informer selon les vœux ou les projets à réaliser. La connaissance des procédés et des règles de fabrication lui est transmise en partie par la culture du milieu. S’il est bien inspiré, la source d’inspiration lui fournit la balance des moyens formels pour créer quelque chose d’original. C’est affaire de génialité et de talent. Dans beaucoup de métiers, les problèmes ne manquent pas; il faut bien se débrouiller pour les résoudre seul souvent, sinon on meurt. Personnellement j’aime observer les gens de métier, me joindre à eux parfois. Je suis émerveillé par leur capacité d’invention. J’ai vu des travailleurs du fer et du bois inventer les outils qui vont faciliter la réalisation de leurs travaux de façon satisfaisante. On dira que ce n’est pas le grand art. Jusqu’au milieu du 19e  siècle, on n’établissait pas de cloison étanche entre artiste et artisan. Probablement parce qu’on respectait les étapes qui mènent à la maîtrise de l’art. Ceux qui sont devenus grands ont cultivé, je crois, deux attitudes : d’abord le recueillement ou un état contemplatif adapté à leur nature propre qui en ont fait des adeptes, ensuite l’acceptation de se nourrir à la tradition des prédécesseurs en matière artistique et des contemporains en matière des connaissances scientifiques et techniques nouvelles. La pratique d’un métier ou d’un art leur permettait de joindre et d’harmoniser ces deux attitudes.

Les métiers ont-ils rien à voir avec l’art ?

     On oublie souvent que les grandes œuvres dans le domaine de la construction ont été réalisées par des corps de métiers qui avaient des compétences plutôt surprenantes pour réaliser des travaux qui ont résisté au temps. De vieux édifices qu’on admire encore pour leur beauté et qu’on classe comme œuvres d’art ont demandé des hommes d’esprit, bien sûr, pour en concevoir l’ensemble mais aussi des hommes de métier, des artisans travailleurs géniaux qui savaient que la moindre pièce en pierre ou en bois avait son importance. Il fallait évaluer sa qualité et s’assurer de sa résistance. S’il n’en avait été ainsi les grandes cathédrales, les temples et de nombreux édifices publics anciens n’auraient pas duré. Un tel niveau de responsabilité appartient à des hommes libres qui éprouvent une grande fierté d’avoir la possibilité de s’exprimer dans une œuvre grandiose. La partition humble de chacun prend une grande importance pour l’individu lui-même et sa communauté. Dans la Cathédrale vivante, Louis Gillet (Flammarion, 1964) racontait qu’un jour on avait posé la question suivante à diverses catégories de travailleurs : Que faites-vous, avait-on dit au premier ? – Je transporte des pierres; la même question posée au second a donné cette réponse : nous érigeons un mur; au troisième, la réponse fut : nous construisons une cathédrale. Ces trois réponses révèlent trois perspectives, trois niveaux distincts de la compréhension de l’ensemble de l’œuvre. Tout de même chacun a son importance et sa noblesse. Récemment avec mon électricien, je parlais de la présence de l’art dans l’exercice des métiers en lui soulignant qu’une partie importante du travail de gens très compétents est souvent invisible. Il me fut répondu : « Tout à fait, et on pourrait soutenir que les fondations de la Tour du CN à Toronto sont une œuvre d’art. »  Eh oui ! C’est comme la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, dis-je. Combien savent qu’elle repose sur des pieux de chêne qui tiennent toujours après des siècles. Combien d’ingéniosité il a fallu pour ériger un tel ouvrage qui résiste à la détérioration du temps ! Pour illustrer ce préambule, nous allons faire la rencontre de quelques artistes et artisans. Leurs œuvres témoignent de leur qualité acquise et leurs planètes parlent des énergies subtiles qui les animaient.

Eugène Delacroix et Picasso en critiques d’art

     Eugène Delacroix est un peintre Français du 19e siècle qui a lui-même écrit sur la peinture. Charles Baudelaire l’admirait beaucoup et en a parlé longuement dans ses écrits. Eugène Delacroix acceptait mal la prétention de beaucoup qui croient savoir ce qu’est la peinture. Je l’ai lu aussi chez Picasso. Dans sa longue confession à la fin de sa vie, il nous surprend avec d’étranges réflexions : « Lorsque j’étais jeune, comme tous les jeunes, j’ai eu la religion de l’art, du grand art… Avec les années, je me suis aperçu que l’art, comme on le concevait jusqu’à la fin de 1800, est désormais fini, moribond, condamné, et que la prétendue activité artistique avec toute son abondance n’est que la manifestation multiforme de son agonie… (Comme) ce serait trop dur parti que de changer de métier… il ne reste que deux routes : chercher à se divertir et gagner de l’argent… Dans les arts, le peuple ne cherche plus consolation ni exaltation. Mais les raffinés, les riches, les oisifs, les distillateurs de quintessence cherchent le nouveau, l’extraordinaire, l’original, l’extravagant, le scandaleux. Et moi, depuis le cubisme et au-delà, j’ai contenté ces messieurs et ces critiques avec toutes les multiples bizarreries qui me sont venues à la tête et moins ils les comprenaient et le plus ils les admiraient. À force de m’amuser à tous ces jeux… … … je suis devenu célèbre et très rapidement… Mais quand je suis seul avec moi-même, je n’ai pas le courage de me considérer comme un artiste dans le sens antique du mot… je suis seulement un amuseur public.» 

     Ces extraits du peintre le plus célèbre du 20e siècle, sont surprenants, lucides et tragiques. Se payer la tête du monde ne relève pas de l’humilité ni de la pure sagesse. Par contre, même les clowns ambigües ont leur place en ce monde. Aussi, il n’est pas rare que de grands artistes désirent détruire leur œuvre en fin de carrière. Quelle en est la raison inavouable ? Serait-ce la manifestation de l’éternel dilemme que pose le défi de la création artistique associable à la lutte de Jacob avec l’Ange dans la Genèse ? Ce qui fait de l’art une chose grave mais pas nécessairement interdite. Revenons à Eugène Delacroix qui, à l’instar de Picasso, a été un bourreau de travail.

Le rôle respectif des planètes dans le processus de création artistique

    Delacroix a dit que dans sa jeunesse il ne pouvait se mettre au travail que lorsqu’il avait la promesse d’un plaisir pour le soir (musique, bal ou autres divertissements), tandis qu’à l’âge avancé sa passion du travail artistique se prolongeait en soirée. On voit cela aussi chez d’autres catégories de travailleurs pour qui le travail dans leur atelier personnel, est une activité réjouissante. Je ne connais pas l’heure de naissance d’Eugène Delacroix qui me permettrait de vérifier, comme je le fais d’habitude, la planète qui pourrait expliquer tel comportement. Ici je pense que ça pourrait être Mars. Sur le site d’Astrothème, on publie de nombreuses cartes de personnages célèbres dont celle de l’artiste qui nous intéresse, on a monté et interprété sa carte sans son heure de naissance. Dans ces cas là, Astrothème érige le thème pour midi. Moi, je préfère la monter pour le lever du Soleil, ainsi le Soleil prend place à l’Ascendant. Cela donne de précieuses indications sur le cheminement solaire de l’individu. Pour le cas présent, j’emprunte à Astrothème sa définition de la dominante du thème de Delacroix : Pour les signes par ordre d’importance, le Taureau occupe la première place avec (Jupiter conjoint Soleil suivi de Mercure), en seconde vient la Vierge avec la (Lune conjointe Uranus), finalement en troisième les Poissons occupés par (Pluton et Vénus); maintenant l’ordre d’importance des planètes est Vénus, Neptune, Jupiter. Pour le cas de Delacroix, les deux façons de monter la carte, Soleil à l’ASC ou Soleil au MC, font ressortir la même dominante. Jupiter et Neptune demeurent angulaires et Vénus est encore valorisé par maîtrise, par aspects.  Les planètes choisies par Astrothème rendent bien compte de la sensibilité esthétique de l’artiste mais elles n’expliquent pas son sens de l’initiative et sa puissance d’action si remarquable chez ce très grand peintre Français du 19e siècle. C’est pourquoi je me sens autorisé d’aller voir du coté de Mars.


Eugène Delacroix est né 26 avril 1798 (heure inconnue), à Charleville Mézière, France. D'abord la carte selon l'hypothèse de sa naissance au lever du Soleil, ensuite celle montée pour midi :






Deux cartes plus grandes sont téléchargeables en bas de page.

    En Verseau à 4°13’ (pour midi), Mars est en soi sans dignité. Cependant, si l’on tient compte qu’il est au sommet d’un T carré dont les deux autres angles du triangle sont occupés par (Jupiter conjoint Soleil) et par Neptune, on est forcé de reconnaître que ce Mars est le point de résolution, par l’action et le travail quotidien (maison 6), de l’ambition créatrice des planètes considérées qui font partie de la dominante. De plus, si on examine la position de ce Mars dans la carte du lever de Soleil, le Taureau le Soleil et Jupiter occupent l’Ascendant, Neptune le Descendant; quant à Mars, il prend la position dominante mais faiblement angulaire en maison 10. Pas aussi convainquant que je l’aurais souhaité. Comme ce sont les seuls carrés dynamiques de la carte, je les retiens et j’accorde à Mars une certaine importance en raison des quadratures avec Jupiter et Neptune, deux maîtres des Poissons qui régentent Vénus déjà dignifiée en Poissons. En vérifiant les deux hypothèses, on voit qu’un Mars dominant en 10e maison est la clé de la réussite professionnelle, de même qu’un Mars en 6e maison donne un travailleur acharné au service des planètes Neptune, Jupiter et Soleil dans l’axe vertical. De toute façon, ce Mars transparait dans la vigueur de ses écrits. Il peut expliquer ses démêlés en début de vie; il s’est transformé progressivement en aiguillon de l’imagination active si chère à Eugène Delacroix. Ce dernier a bien reconnu la dignité du travail, mais il a aussi donné une très grande place à l’imagination active pour diriger et transporter les images et les signes donnés dans l’univers. « L’artiste, disait-il, doit y puiser son inspiration comme dans un dictionnaire sans pour autant copier le dictionnaire. »

Saturne dans l’architecture

    Encore je me permettrai une remarque à l’endroit de cet artiste et de Michel-Ange, qui avaient, l’un et l’autre, Saturne en Cancer. Saturne ne semble pas avoir nui à l’art de ces deux hommes comme certains astrologues pourraient le penser. Voici pourquoi. Le signe du Cancer et son analogue la maison IV représente les lieux de séjour, le sein maternel, le foyer parental et celui qu’on crée, la nation, les valeurs foncières, l’habitation, la tradition dans ces différents lieux, et même la tombe. Or si le Cancer représente la maison familiale et le centre communautaire, il devient évident que ce signe est concerné par l’architecture considérée par les Anciens comme l’art le plus important, la peinture et la sculpture étant des arts secondaires et plutôt décoratifs. L’architecture met en valeur les rapports numériques et harmoniques dans l’espace. Or Jupiter exalté dans le Cancer se complait dans ce jeu de formes prenant de l’expansion dans l’espace. Par contre, Saturne, planète du Capricorne, s'intéresse plutôt à la montagne, à gravir son sommet, analogiquement aux bâtiments, maisons ou  temples toujours coiffés d'un toit. Tandis que le Cancer symbolise plutôt la caverne dans la montagne ou analogiquement l’intérieur de l’édifice en tant qu’habitat. Comme disent les Taoïstes, c'est le vide qui fait la maison. Autrement dit, on ne peut pas séparer les deux concepts d'intérieur et d'extérieur si on veut habiter quelque part. Finalement, Saturne en tant que planète maîtresse du Capricorne, représente le sommet de ce qui est structuré, hiérarchisé, de ce qui est établi comme l’État, la Tradition. Sur un plan relatif, le Cancer et le Capricorne constituent l’axe de la verticalité si fondamentale en l’architecture. Pour confirmer ce fait, j’en appelle à Michel-Ange architecte, sculpteur et peintre de grandes fresques pour décorer d’immenses édifices. Delacroix aussi aimait peindre de grandes fresques. Baudelaire a rapporté que « Delacroix rêvait de couvrir des murailles de ses grandioses conceptions. »  À remarquer qu’il avait Jupiter (expansion) conjoint au Soleil en Taureau, signe constructif.

Carte natale de Michel-Ange (Caprese Michelangelo, en italien) 



Cette carte est téléchargeable en bas de page.

    La carte natale de Michelangelo, empruntée à la bibliothèque du logiciel astrologique Io Edition de TCR, nous donne un Ascendant Sagittaire valorisant Jupiter comme maitre de l’ASC et régent de Lune et Mars conjoint au Soleil en Poissons dans la maison d’Apollon (la 3e). Les trigones que Saturne, Uranus et Neptune envoient à la conjonction Soleil Mars ont contribué à donner de l’ampleur et de la profondeur à la production artistique de Michel-Ange. À remarquer aussi que Vénus en Bélier est dans le secteur 4, l’analogue du signe du Cancer; et je rappelle que ce dernier est occupé par Saturne (l’architecture). Vénus est la planète la plus angulaire de la carte. Elle est maître des maisons 5 et 10, elle est sous la régence de Mars, lui-même dignifié par le Soleil au cœur des énergies créatrices convergentes dans le signe des Poissons.  En poussant plus loin l’analyse, on verrait encore comment tous les détails de la carte jouent leur rôle respectif dans le processus de création chez Michel-Ange. Les êtres géniaux n’ont pas moins besoin de protection pour faire éclore leurs projets. Michelangelo a dû en jouir, si on en juge par les positions d’Uranus et de Neptune en secteur 11. De plus l’intuition uranienne et l’inspiration neptunienne trouvaient de puissants outils d’expression formelle par la présence de Jupiter, Mercure en Verseau et Lune en Poissons dans la 2e maison. 

    Doué d’inspiration, un artiste n’est pas moins engagé dans l’action. L’artiste est reconnu par ses œuvres. C’est ce que nous venons de démontrer en mettant l’accent sur l’activité du travail, un travail sur une matière y compris celle de l’artiste lui-même, dans le chant, la danse, le théâtre et le cirque. Les Grecs de l’époque classique avaient bien compris cela, eux qui définissaient l’art dans tous les sens par le seul mot (technè), d’où vient le mot technique si répandu aujourd’hui. Quant à l’artiste, il était désigné sans plus par le mot (technitès) qui peut se traduire praticien d’un art ou d’un métier. En plus du terme technitès, l’artisan était aussi désigné par le terme (cheirotechnès : qui exerce un art manuel) et par le terme (dèmiourgos : démiurge). C’est par ce dernier terme que Platon désignait le principe organisateur du monde. Donc beaucoup de respect pour l’artisan chez les Grecs. Chez les Latins, (artifex) vaut également pour désigner l’artiste et l’artisan. Le mot artisan est aussi traduit par (faber) comme dans l’expression (homo faber) l’homme qui crée ses outils, et encore (opifex et opérarius) dans le sens d’ouvrier. Opus, ou opéra, qui désignent respectivement une œuvre pour être jouée en musique, ou chanté avec orchestre, est tiré de la même racine. En somme, il n’y avait pas de cloisonnement si étanche entre les genres d’activité.

    Quand Platon s’est mis en frais de préciser la nature de la beauté, il en a parlé en terme d’ascension dans la hiérarchie de l’expérience du réel allant, des expériences du corps sensible, aux états de l’âme, ensuite aux états plus élevés de l’esprit. Il voyait cela comme une initiation progressive à laquelle tout homme ou toute femme est appelé. Il proposait une voie qui allait transformer le regard jusqu’au divin. L’expérience vécue sur un plan mystique probablement lui permettait de dire que la Beauté est la splendeur du Vrai. Ainsi pour Platon, il y a d’abord une expérience de la Beauté; elle est ressentie, elle est vécue au cours de sa recherche sincère de la Vérité. Ensuite vient le désir de l’exprimer et de la transposer dans des œuvres qui en seraient comme des copies. Cette transposition est un énorme défi. Cette ambition ne réussit que jusqu’à un certain point, car l’artiste n’est pas le maître de la Réalité. Le philosophe Nicolas Berdiaeff s’est particulièrement intéressé à cette question relative à la création. Après l’avoir examinée en profondeur, il dira : « en fait, l’homme n’arriver à créer que des symboles. » (Cf  Le Sens de la création, Paris, Aubier). Mais les symboles, ce n’est pas rien. Toutes les œuvres le moindrement inspirées sont remplies de symboles qui deviennent comme des points d’appui nous aidant à assentir la part inexprimable de la Réalité, ou selon les mots de Platon d’éprouver la Réalité dans l’expérience directe et intuitive du Vrai, du Beau et du Bien suprêmes. Il importe de savoir que cette intuition et cette conviction est à la source des œuvres majeures qui inspirent encore notre humanité.

    Intellectuellement et esthétiquement parlant, il est plus plaisant de regarder l’art en idéaliste, mais c’est autre chose que de produire de l’art; nous l’avons vu. L’activité créatrice rappelle à l’humilité. Quel individu arrive à concrétiser tous ses rêves ? L’artiste comme tout homme insatisfait de sa condition limitée vit au milieu de contradictions apparemment insurmontables parfois. Il se sent en tension entre le haut niveau d’aspiration qui le porte à vouloir embrasser l’Infini (symbolisé par Neptune) et la réalité quotidienne qui veut qu’on avance à petit pas avec quelques moyens pour produire si peu. Comment trouver la sérénité dans la vie d’artiste ?

Un artiste local réputé

    Le 7 février 1968, j’ai fait la rencontre d’un artiste trifluvien réputé qui m’a laissé une marque inoubliable. Un ami et moi étions allés chez lui pour l’interviewer sur son art. C’était un homme en chaise roulante qui avait perdu l’usage de ses jambes des suites de la consommation par sa mère d’un médicament anti-nauséeux, appelé thalidomine, durant qu’elle était enceinte de celui qui allait devenir le célèbre Raymond Lasnier. Celui-ci est né le 28 février 1924 et est décédé le 10 février 1968, soit 3 jours après ladite interview. À nos yeux d’étudiants, les paroles de l’artiste peintre prenait la valeur d’un testament spirituel. Récemment j’ai téléphoné chez celui qui m’accompagnait le 7 février 1968 pour récolter d’autres souvenirs de cette rencontre mémorable. Depuis peu, il a pris sa retraite d’enseignant de philosophie. Il a bien connu Raymond Lasnier, mais il ne se rappelait pas du contenu des dialogues lors de la rencontre du 7 février 1968. Alors, je lui ai rappelé que c’était surtout lui, Robert Clavet, qui posait les questions et que ce fait a dû me donner l’avantage d’une meilleure écoute.

    Robert avait posé une superbe question sans doute bien préparée. Je m’en rappelle, parce qu’il l’a posée et reposée à plusieurs reprises, comme s’il n’était pas satisfait de la réponse de l’artiste. La question était à peu près celle-ci : Vous êtes artiste, vous peignez des toiles, vous avez acquis une certaine réputation; on vous reconnaît un style. Maintenant, pouvez-vous nous dire quelle conception, quelle vision du monde, quel idéal spirituel anime votre production artistique ? -- Raymond Lasnier (selon mon souvenir approximatif) répondit : Ma condition d’infirme en chaise roulante a fait que la peinture s’est offerte à moi comme une opportunité d’exercer un métier. Pour moi, peindre est un métier. Je m’y plais et cette activité intéressante me permet de survivre. Je me considère chanceux puisque je peux me comparer avec d’autres non infirmes qui gagnent leur vie dans la pratique d’un métier adapté à leur condition physique et psychique. – Et Robert, insatisfait de ce genre de réponse, relançait sa question. – Raymond, avec la sérénité désarmante de quelqu’un qui n’avait pas besoin de se prendre pour un autre, redisait sensiblement la même chose formulée autrement, en insistant de plus en plus sur le fait qu’il se voyait comme un artisan qui se satisfait de faire des tableaux qui semblent apporter un peu de joie à ceux qui les achètent. C’est un service comme un autre, disait-il, comparable d’ailleurs à ce qu’un artisan d’un métier différent peut rendre, tel un agriculteur ou un constructeur. Je me distingue dans ce que je fais mais il n’y a pas de quoi me sentir au-dessus des autres. Avoir pu m’exercer à la peinture et en avoir éprouvé beaucoup de joie, est déjà satisfaisant. – Voilà donc quel était l’esprit des dialogues.

    Quant on allait terminer notre conversation téléphonique, Robert me dit : Aujourd’hui je pense comme Raymond Lasnier et ce que tu en rapportes, mais je sais qu'à l'époque du CEU de Trois-Rivières, en 1968, je pensais autrement.

Carte natale érigée pour le lever de Soleil du 28 février 1924 (heure inconnue), à Trois-Rivières.

 

En bas de page, sur le site d'Orian, on peut télécharger la même carte de format plus grand.

   Voilà la carte natale de quelqu’un appelé à connaître la renommée, la célébrité. Cette carte est remarquable. Les aspects que les planètes font entre elles méritent d’être examinés. Les trois maitres des Poissons, y compris l’exaltation de Vénus, forment un grand trigone en signes de feu. Jupiter trône en Sagittaire et est de plus en dignité par sa conjonction à la Lune. La triple conjonction Jupiter-Lune-Mars en Sagittaire est en carré descendant avec Uranus conjoint au Soleil en Poissons. Ce genre de carré est souvent un signe de récolte. L’infirmité qu’il a héritée dans son enfance n’était pas agréable à prendre, mais elle aura obligé  Raymond à s’installer à Trois-Rivières plutôt qu’à se disperser en voyages de toute sorte.  D’ailleurs, Saturne en Scorpion en aspect semi-carré à Jupiter et en sexqui-carré à Uranus annonçait déjà des restrictions qui se sont manifestées dans l’accident médical. Toutefois, ces restrictions concrétisées, dirais-je, auront permis le développement de l’artiste et sa disponibilité pour créer et enseigner. La récolte comme fruit de son travail et de sa foi peut-être, est donc venue plus tard. Elle était tout de même annoncée par Neptune en Lion en 6e maison et au quinconce du Soleil à l’Ascendant. Un Neptune si bien soutenu par de bons aspects devaient tenir ses promesses de création. La dynamique de ce grand trigone de feu devait agir ainsi : avec Vénus, la motivation artistique s’amorçait en Bélier dans la spontanéité qu’on reconnaît à ce signe; avec Neptune en 6e maison et en Lion, l’inspiration trouvait un terrain propice au travail et à la création; avec Jupiter en Sagittaire, l’artiste avait la voie tracée pour donner de l’ampleur et de la hauteur à ses sujets artistiques. Ce grand trigone de feu était chapeauté de Mercure, le tout dessinant un cerf-volant. Avec un tel Mercure, Raymond ne devait pas être un handicapé de la parole mais plutôt un porteur de parole serviable et compatissante. C’est ce qu’il m’avait semblé lors de sa rencontre du 7 février 1968.

   On peut parler aussi d'un grand trigone en signes d'eau si on accepte l'aspect un peu large entre Saturne en Scorpion et Pluton en Cancer. La Porte invisible (qui n'est pas indiquée sur les deux cartes ci-haut) est conjointe à ce Pluton. Cette Porte ou ce point sur l'écliptique est au mi-chemin d'Uranus et Saturne. La Porte invisible est interprétée comme le lieu de la douleur existentielle. Conjointe à Pluton et au trigone du Soleil et de Uranus, il m'est permis de supposer que la douleur montant des profondeurs a dû claironner à certains moments; d'autant plus que le quindécile de Pluton à Mars n'est pas facile non plus. En plus, Uranus conjoint au Soleil se trouve en réception des quadratures de l'amas en Sagittaire. Ces quelques positions plutôt difficiles viennent changer quelque peu l'impression première d'une si belle harmonie imagée par les sextils et les trigones.

   Mais l'astrologie recèle encore des secrets consolateurs dans les aspects mineurs : dodectile, novile, septile, quintile. L'aspect novile de 40° que fait Vénus au Soleil chez Raymond Lasnier est un aspect de portée spirituelle qui s'ajoute à la qualité de la position occidentale de Vénus, compensant considérablement les inconvénients d'une Vénus en exil en Bélier. Il y a aussi l'aspect quintile de 72 degrés reliant Mars au Soleil. Il y avait aussi de tels aspects chez Michel-Ange et Delacroix. Les aspects mineurs font dire aux gens qui les ont : moi, je ne cherche pas je trouve. 

   Est-ce pour des raisons existentialistes ou des raisons très chrétiennes qu'il savait si bien rejoindre les gens qui souffrent ?  Son réseaux d'amis et d'admirateurs avaient beaucoup d'importance à ces yeux. Ce que j'ai exprimé en interprétant la carte natale montée pour le Soleil à l'Ascendant, est confirmé voire même renforcé dans le cas de la carte montée pour le MC, entre autres sur la valeur du travail, sur l'importance des amis, sur la Porte invisible et Pluton.

    Quand on considère que cette carte n'a aucune planète en signes de terre, on peut se demander comment il procédait pour structurer ses tableaux ou leur donner la touche finale qui plait. Il est vrai qu'une carence apparente peut être compensé par d'autres facteurs. Par exemple le trigone de Saturne au Soleil est structurant; le sextil de Mercure à la Lune-Jupiter est très favorable à l'expression formelle. Aussi, le Noeud nord en Vierge pouvait rendre attentif aux détails et au raffinement. Chose certaine, il aimait Trois-Rivières et certains paysages de campagne. Trois-Rivières le lui a bien rendu en donnant son nom à une salle de vernissage au Centre de la Culture. Ce que j'ai pu voir de son oeuvre m'a donné une impression de style monochrome, mais ce n'est pas un jugement pour l'ensemble.

Conclusion

    Mon projet initial comportait encore la présentation de quatre artistes que j'ai déjà rencontrés et que j'estime pour la qualité de leurs cheminements. Je ne les oublie pas. Je me propose de parler de chacun deux dans de plus petits articles séparés. Ce que j'ai exprimé dans le présent article se voulait un préambule à ces témoins de l'art d'aujourd'hui. C'est un...à suivre.

Donat Gagnon, ce 27 décembre 2011.