Le XXIe siĂšcle religieux? spirituel? spiritualiste?

Le XXIe siĂšcle religieux? spirituel? spiritualiste?

En lisant l’article de ThĂ©rĂšse T. de Vernal sur la Lune en BĂ©lier 2010, j’ai sursautĂ© en voyant la phrase attribuĂ©e Ă  AndrĂ© Malraux : “Le XXIe siĂšcle sera spirituel ou ne sera pas”. J’ai si souvent entendu citer cette phrase, particuliĂšrement par un de mes collĂšgues de travail et par d’autres rĂ©pĂ©titeurs. L’interprĂ©tation qu’il en donnait heurtait dĂ©jĂ  Ă  l’époque ma connaissance et ma perception de Malraux. Cela m’avait amenĂ© Ă  relire certains livres de l’auteur dans l’espoir de rencontrer la citation en question. Ce fut peine perdue; et j’ai laissĂ© tomber. On a parfois autre chose Ă  faire! Ce qui se dĂ©gageait grossiĂšrement de l’interprĂ©tation qu’on donnait Ă  la phrase, c’était le mĂ©pris du religieux et la fin de la religion au XXIe siĂšcle.

La rĂ©apparition de la “citation” dans le texte de ThĂ©rĂšse que je ne vise pas personnellement, fut pour moi un rappel et une incitation Ă  creuser la question. Celle-ci est importante dans le contexte des dĂ©bats actuels autour du religieux, spĂ©cialement Ă  l’occasion du passage de Jupiter en Poissons et de la sortie prochaine d’Uranus qui y aura passĂ© sept ans. Mon intention est de faire le point sur l’invention de rumeurs auxquelles on donne des airs de vĂ©ritĂ©. C’est ainsi qu’à nouveau j’ai parcouru quelques livres de Malraux en ma possession de mĂȘme que des Ă©tudes sur l’auteur. Rien! Alors j’ai pensĂ© aller consulter en librairie les dictionnaires des citations.

Au rayon des dictionnaires de la Librairie Morin Ă  Trois-RiviĂšres, j’eus la chance de mettre la main sur Le Petit inventaire des Citations malmenĂ©es. Paul DĂ©salmand et Yves Stalloni ont publiĂ© ce livre chez Albin Michel en 2009. Qu’est-ce qu’on dit au sujet de la phrase attribuĂ©e Ă  Malraux? D’abord, on remarque qu’il faudrait y ajouter deux autres variantes : “Le XXIe siĂšcle sera religieux ou ne sera pas” et “le XXIe siĂšcle sera spiritualiste ou ne sera pas”. (Toutes les citations du prĂ©sent article renvoient aux pages 103 Ă  106 du Petit inventaire des Citations malmenĂ©es). D’aprĂšs les recherches faites par les auteurs de l’Inventaire, il est Ă©vident que tous ceux qui prĂ©tendent citer Malraux n’ont jamais Ă©tĂ© capables de fournir la rĂ©fĂ©rence Ă  une oeuvre de Malraux. MĂȘme Albert Memmi, auteur d’un Dictionnaire critique Ă  l’usage des incrĂ©dules, use de la phrase : “Le XXIe siĂšcle sera religieux ou ne sera pas” sans fournir la source. Par la mĂȘme occasion, Memmi qualifie “d’aussi creuse que notoire cette formule d’AndrĂ© Malraux”, pourtant “excellent Ă©crivain mais penseur surĂ©valuĂ© grĂące Ă  ses ambigĂŒitĂ©s”; il affirme encore que “Malraux aurait souvent gagnĂ© Ă  se taire.  Qu’est-ce qu’un siĂšcle qui ne sera pas?” D’aprĂšs nos auteurs, c’est Memmi qui aurait gagnĂ© Ă  se taire. “Son dictionnaire “critique” est bien mal parti puisque dĂšs les premiĂšres lignes son auteur se taille un succĂšs de comique facile en partant d’une simple rumeur.”

D’aprĂšs Paul DĂ©salmand et Yves Stellani, c’est Philippe Lenoir qui fait bien le point dans l’éditorial du Monde des Religions, de septembre 2005, p. 5. : “Il commence par Ă©voquer des pugilats, restĂ©s heureusement oratoires, entre les partisans de tel “texte” (sera “religieux” ou “spirituel”).  Querelle dĂ©risoire puisque la citation est apocryphe : aucune trace de la formule dans ses livres, ni dans ses manuscrits, ni dans ses discours ou dans ses interviews.”  Malraux aurait mĂȘme dĂ©menti depuis les annĂ©es cinquante et essaie de comprendre pourquoi on lui a prĂȘtĂ© de tels propos.

Tout laisse croire que certains individus ont inventĂ© Ă  partir de deux rĂ©ponses donnĂ©es par Malraux.  D’abord Ă  la question envoyĂ©e par un journal danois portant sur le fondement religieux de la morale, Malraux aurait dit : “Depuis cinquante ans la psychologie rĂ©intĂšgre les dĂ©mons dans l’homme. Tel est le bilan sĂ©rieux de la psychanalyse. Je pense que la tĂąche du prochain siĂšcle, en face de la plus terrible menace qu'ait connue l’humanitĂ©, va ĂȘtre de rĂ©introduire les dieux.” Ensuite, “en mars 1955, la revue Preuves publie des entretiens datant de 1945 et 1946 Ă  quoi il s’ajoute les rĂ©ponses Ă  un questionnaire rĂ©cent.”  Malraux y dit : “Le problĂšme capital de la fin du siĂšcle sera le problĂšme religieux – sous une forme aussi diffĂ©rente de celle que nous connaissons que le christianisme le fut des religions antiques.”

Je connais assez Malraux pour affirmer que c’était un esprit tournĂ© vers le dĂ©passement de l’animalitĂ©, qu’il voyait en l’homme un ĂȘtre ayant la capacitĂ© d’accĂšs Ă  la transcendance. Ses romans comme ses Ă©crits sur l’art en tĂ©moignent. J’avais soutenu ce point de vue, appuyĂ© par des citations, dans deux travaux universitaires. Je voyais en Malraux un homme religieux et non l’agnostique bornĂ© qu’on voulait faire de lui. Un de mes professeurs, bon connaisseur de Malraux, Ă©tait d’accord avec moi.

Les deux citations de Malraux n’indiquent pas la fin du religieux ni du spirituel; mais comme le dit encore Philippe Lenoir, “Malraux en appelle Ă  un nouveau sursaut de religiositĂ©, mais qui viendra du plus profond de l’esprit humain et qui ira dans le sens d’une intĂ©gration consciente du divin dans la psychĂ© et non d’une projection du divin vers une extĂ©riorisation comme cela Ă©tait souvent le cas des religions traditionnelles.”

En rĂ©sumĂ©, il serait juste de parler de transformation des formes religieuses extĂ©riorisĂ©es et de l’avĂšnement d’une nouvelle spiritualitĂ©. ArrĂȘtons la manie ridicule d’opposer spiritualitĂ© et religion, car une spiritualitĂ© qui ne relie rien et une religion sans spiritualitĂ© sont aussi bĂȘtes l’une que l’autre. Personne n’a le monopole exclusif de la spiritualitĂ©. Les reprĂ©sentants religieux et les thĂ©ologiens qui rejettent la spiritualitĂ© pour Ă©viter toute compromission avec des incroyants qui la revendiquent pour eux-mĂȘmes choquent le spirituel en l’homme.

Pour donner suite aux conditions astrologiques qui prĂ©valent actuellement en Poissons, je dirai que le passage d’Uranus dans ce signe a rĂ©veillĂ© l’esprit de rĂ©bellion et la fronde au cours des sept derniĂšres annĂ©es. Cela a donnĂ© le champ libre Ă  plusieurs pour s’en prendre aux personnes les plus gĂ©nĂ©reuses, aux esprits les plus nobles et compatissants. Actuellement, des massacres injustifiables se produisent dans certains pays avec la complicitĂ© d’une indiffĂ©rence largement rĂ©pandue. Selon la tradition astrologique occidentale, Jupiter la grande bĂ©nĂ©fique reprĂ©sente l’expansion et l’amplification des possibilitĂ©s du domaine (signe et maison) dans lequel il passe durant une annĂ©e. Mais comme cette grosse planĂšte suit prĂ©sentement Uranus Ă  la trace, elle se trouve Ă  amplifier les extravagances chaotiques de cette planĂšte des surprises et des rĂ©voltes qui a passĂ© sept annĂ©es dans les Poissons. 

La grande bĂ©nĂ©fique Jupiter ne semble pas apporter tous les bienfaits auxquels on pourrait s’attendre prĂ©sentement. Est-ce un clin d’oeil Ă  l’astrologie hindoue qui voit en Jupiter une planĂšte malĂ©fique? Passons. Le monde de la santĂ© et celui des religions sont assez malmenĂ©s avec bien sĂ»r le concours de la presse. Tout de mĂȘme au QuĂ©bec, on remarque un progrĂšs sensible dans les nĂ©gociations des infirmiĂšres avec le gouvernement. Dans l’éducation, le cours d’éthique et d’histoire religieuse a soulevĂ© des protestations assez convaincantes pour porter la cause en cours suprĂȘme du Canada. On peut dire que ces deux exemples sont des signatures de l’effet de Jupiter dans le signe des Poissons, signe du religieux et des services de santĂ© entre autres attributions. On voit que ce qui fait le bonheur des uns ne fait pas nĂ©cessairement le bonheur des autres; n’est-ce pas “normal” dans un signe double? La dualitĂ© du signe d’eau des Poissons met en perspective les Eaux d’en-Haut et les Eaux d’en-Bas mentionnĂ©es dans la GenĂšse biblique. Sur notre plan concret, cela donne la confrontation des codes de valeurs et plus prĂ©cisĂ©ment le conflit entre la loi  morale lĂ©galiste et la loi de la misĂ©ricorde comme on le voit actuellement. Pour paraphraser AndrĂ© Malraux, je dirai que les vieux dĂ©mons reprennent du service avec le lĂ©galisme vengeur, tandis que le retour des dieux seraient plutĂŽt reprĂ©sentĂ© par l’accĂšs aux valeurs lumineuses de la misĂ©ricorde qui accueillent et qui pardonnent. Donc prenons bien garde de tomber dans la voie trop facile de la recherche de boucs Ă©missaires et d’encourager consciemment ou non des comportements revanchards. En ce domaine, les astrologues doivent, il me semble, prendre l’avertissement au sĂ©rieux et prendre garde que le fameux changement d’Ère qui annonce des lendemains qui chantent ne devienne le prĂ©texte Ă  des dĂ©bordements ou Ă  des excĂšs qui pourraient devenir incontrĂŽlables.

Donat Gagnon, 1 mai 2010.