L'astrologie au tribunal des bien-pensants. Par Donat Gagnon

L’astrologie au tribunal des bien-pensants
                      Par Donat Gagnon                                    
 
Après la lecture de la thèse de doctorat d’Élizabeth Tessier, intitulée L’homme d’aujourd’hui et les astres. Fascination et rejet, (Paris, Plon, 2001, 665 pages), je suis rempli d’admiration pour cette femme qui a accompli avec succès l’énorme travail que représente cette thèse soutenue en sociologie à la Sorbonne. Déjà détentrice d’une maîtrise en philosophie, mannequin et actrice dans une vingtaine de productions cinématographiques, E. Teissier est venue à l’astrologie sans doute grâce à Fédérico Fellini qui la conseilla d’étudier à fond l’astrologie qu’il considérait comme la « reine des sciences ».

La problématique sociale du sujet de thèse et le caractère science humaine de l’astrologie amènent l’auteure à déposer en sociologie. Ça aurait pu être en philosophie, en histoire, en psychologie, ou encore en histoire des religions; mais il semble qu’elle a trouvé une oreille plus attentive chez des grands noms de la sociologie tels, Gilbert Durand, Edgard Morin et Michel Maffesoli son directeur de thèse.

Il fallait choisir une méthode. Ce fut celle de la sociologie wébérienne, bâtie sur la compréhension plutôt que sur l’explication. Cette méthode est par ailleurs la plus convenable pour rejoindre la subjectivité du vécu. On la retrouve chez les plus grands noms des sciences humaines, entre autre chez G. Simmel qu’elle cite souvent. Dans le même ordre d’idée, É. Teissier ramène la pensée suivant de Schütz qui peut nous aider à mieux comprendre le territoire de l’astrologie dans le décor des savoirs : «Les sciences naturelles s’occupent d’objets matériels et de processus. Les sciences sociales traitent d’objets psychologiques et intellectuels et, par conséquent, la méthode des sciences naturelles consiste en explications, celles des sciences sociales en compréhension.» (Idem thèse, p.35, A. Schütz, Le chercheur et le quotidien, Paris, Méridiens-Klicksieck, 1987, p. 66) Il y a aussi A. Tacussel qui insiste sur « le primat de l’expérience sociale existentielle qui renvoie toujours et essentiellement à des conjonctures, à un climat, à une atmosphère. »

Devant ce que révèle cette thèse, je vois une praticienne de l’astrologie, manifestement compétente et appréciée du public et de chefs d’État dont le Président Mittérand qu’elle a conseillé durant sept ans. C’est déjà de quoi faire mourir d’envie bien d’autres genres d’ambitieux spécialistes. Pourquoi s’en attrister, ils ont bien eu leur part depuis plus de trois siècles où on s’est évertué à bannir l’astrologie des universités et de l’espace public officiel. Mais la compétence se sent et la force de caractère d’une personne telle que Élizabeth Teissier, amène dans l’arène, sans le vouloir bien sûr, tous les coqs en mal de polémiquer. Elle n’a pu éviter de subir les flèches et les pièges de ceux qui rejettent l’astrologie au nom de leur profession de foi rationaliste et scientiste qui les autorisent, semble-t-il, à faire les chasses aux sorcières.

Dans sa thèse, elle s’efforce de comprendre d’une part, les raisons de la fascination pour l’astrologie, et d’autre part, les raisons de son rejet. Après trente années de pratique environ, elle voit que le rejet pour une partie non majoritaire de la population « est lié à l’ignorance, à la confusion et à l’amalgame fait autour de pratiques, telles que voyance, tarots et autres. » (p.16) Il faut donc, selon elle, restaurer l’art royal des astres dans sa spécificité et dans sa rigueur. Elle a dû mener un dur combat simplement pour faire saisir que l’astrologie peut être autre chose qu’une prostituée ou une distraction. La grande visibilité que lui accorde sa popularité mais que ne lui pardonnent pas ses ennemis l’expose aux attaques de spécialistes qui se prononcent dans un champ de compétence qui leur est étranger ou qu’ils ignorent complètement. Ainsi pratiquent-ils un genre de "déconstructivisme" ramenant l’astrologie à une vulgaire et ancienne superstition simplement pour la ridiculiser et du même coup abaisser la personne qui la représente? Ce procédé pas très honnête tient beaucoup plus de la tactique du bouc émissaire que de l’objectivité scientifique.

Qu’une certaine part de l’intelligentsia réagisse si agressivement et se ligue contre quelqu’un qui présente une thèse sur l’astrologie tout à fait digne de mention, révèle une fragilité au sein de la « religiosité rationaliste et scientiste » dépassée et devenue intolérante. Si Voltaire revenait aujourd’hui, il partirait en guerre, je pense bien, contre le « nouvel infâme » représenté cette fois-ci par une mentalité fanatisée et bornée qui refuse d’examiner des faits, d’observer des démarches qui ont leur cohérence et leur efficacité.

Cette praticienne a vraiment été confrontée avec ce lieu de pouvoir moderne et postmoderne que sont les médias électroniques. De la première apparition à la télévision en France le 16 juin 1975, 20H20, et chaque soir avec Astralement vôtre, qui devait donner en 1mn45, le climat astrologique de chacun des douze signes, elle obtint rapidement la cote d’écoute d’un large public au grand dam des réalisateurs de l’émission qui pensaient que c’était simplement un interlude sans signification. Des pressions exercées sur eux, dirent-ils, ont fait que l’émission a dû être interrompue. Fait surprenant, l’astrologie à la télévision avait fait l’effet d’une bombe. Je crois qu’on peut présumer que le pouvoir médiatique est plus intéressé à se servir de ce qui marche auprès du public mais à la condition que sa mainmise sur le public ne soit jamais compromise. Je dirais même que ce pouvoir est devenu plus envahissant et plus cynique souvent que ne l’est celui des hommes politiques. Par la suite, Élizabeth Teissier a conduit des séries beaucoup plus importantes en Suisse et en Allemagne. La pratique de l’art d’Uranie sur la place publique lui a fait connaître quelques bouleversements propres à la symbolique d’Uranus, mais madame Teissier est comme ces appelés du destin qui laissent une marque indélébile qui peut contribuer à changer un peu les mentalités et à donner le statut que l’astrologie mérite et méritera mieux quand elle aura une meilleure reconnaissance universitaire.

La nature de l’astrologie comme science humaine s’intéressant vraiment à l’homme et à son milieu, est très mal comprise. D’abord on a tort de l’enfermer dans une vision déterministe absolue. Il y a des conditions diverses, dont les spatio-temporelles, conditions limitatives mais propices pour effectuer un travail d’évolution. Ensuite la marge du Destin se rétrécit à mesure que la conscience prend du terrain au cours de son développement. Le sentiment d’une liberté effective s’accroît avec la lucidité et la responsabilité, sans quoi on ne parlerait plus de liberté concrète et réaliste dans le monde où il nous est donné de vivre. Cependant, l’observation de corrélations tellement évidentes et significatives peut nous inciter à penser que notre marge de liberté n’est pas aussi grande qu’on peut le penser. Mais l’homme n’étant pas réductible au seul plan spatio-temporel doit toujours se rappeler qu’il dispose de ressorts intérieurs de nature cosmique et de nature métaphysique qui l’appellent au dépassement ou à la grande purification.

Pour en finir avec la caricature certains voudraient que l’astrologie soit une science empirique comme les autres. Elle peut bien prĂ©tendre ĂŞtre empirique et expĂ©rimentale. Dans le domaine du vĂ©rifiable, elle a intĂ©rĂŞt Ă  se prĂŞter Ă  certaines expĂ©rimentations pourvu qu’on respecte son paradigme.  Ce dernier veut tenir compte des problĂ©matiques de l’humain qui ne sont pas rĂ©ductibles aux poids, mesure et nombre.  Tout en s’appuyant sur une base faite de calcul cosmographique, l’astrologie est vraiment chez elle sur le terrain de la signification. Ă€ l’aide des symboles elle peut aller frapper aux portes de l’inĂ©puisable.

Les principes traditionnels de l’astrologie que les praticiens reconnaissent aujourd’hui n’ont-ils pas dĂ©jĂ  Ă©tĂ© objets de science ou Ă©prouvĂ©s dans le vĂ©cu  des siècles passĂ©s? Il serait trop long d’en faire la dĂ©monstration. Aujourd’hui comme hier, on Ă©value la qualitĂ© de l'astrologue sur ses connaissances et sur son aptitude Ă  voir les correspondances entre les « astralitĂ©s » et le vĂ©cu au quotidien. C’est ainsi qu’ont Ă©tĂ© et sont encore vĂ©rifiĂ©s les principes retenus par la tradition ou dĂ©couverts par l’observation personnelle. De plus la dynamique de la consultation donne d’autres occasions de vĂ©rifier ce que la logique des symboles en jeu fait pressentir Ă  l’astrologue. Sans doute il y a encore beaucoup Ă  dĂ©couvrir en utilisant les nouveaux outils intellectuels et informatiques Ă  notre portĂ©e.

Comme dans les sciences, les astrologues doivent user de rigueur et de discipline. Par contre des disciplines étrangères à sa démarche n’ont pas à la régenter. Par exemple, ce n’est pas à des « astronomes amateurs » perdus dans de lointaines galaxies à quelques milliards d’années lumière de la situation de l’homme sur terre qu’il revient de dire ce qu’est l’astrologie. La plupart du temps, ils n’arrivent à dire que ce qu’elle n’est pas. Qu’on sache bien que l’astrologie n’est pas l’astronomie; aujourd’hui on s’arrange bien avec la distinction. Ceux qui s’attristent de cette rupture devraient s’en prendre au cartésianisme de Colbert qui, en fondant l’Académie des sciences en 1666, interdit alors aux membres voulant en faire partie de pratiquer l’astrologie. C’était rompre avec une tradition plusieurs fois millénaire qui associait les deux disciplines sans pour autant les confondre, l’astrologie représentant le côté qualitatif et l’astronomie le côté quantitatif. L’astrologie n’a jamais tout à fait consommé cette rupture, puisqu’elle s’appuie toujours sur la cosmographie céleste et sur des tables astronomiques fournies par les grands observatoires, entre autres les calculs de la Nasa. Armé de ces éphémérides ou d’un bon logiciel astronomique, l’astrologue d’aujourd’hui a rapidement devant lui un instantané du ciel vu de la terre pour une longitude et une latitude précise que ce soit pour le moment de la naissance d’un individu ou pour tout événement qu’on veut étudier. Bien volontiers, les astrologues laissent aux astronomes l’étude physique des corps célestes; ce n’est plus de leur ressort. Mais je rappelle qu’ils sont toujours intéressés à faire usage des mesures les plus précises que peuvent leur fournir les mathématiciens astronomes.

Un point que relève adroitement notre auteure est qu’il n’est pas rare de voir nombre d’ « astronomes amateurs » confondre les Constellations et les Signes du Zodiaque. Beaucoup ne comprennent pas encore que les Signes résultent du découpage de l’écliptique en douze parties égales de 30°. C’est le zodiaque saisonnier ou tropical. L’écliptique est une règle circulaire établie depuis fort longtemps pour mesurer le ciel à partir du point de vue terrestre. C’est une des règles les plus importantes puisqu’elle épouse le circuit annuel du Soleil vu de la Terre; et le cortège des planètes suit la même route en louvoyant quelque 8,5° de chaque coté de cette ligne écliptique. Deux fois 8,5° fait bien 17° correspondant à la largeur de la bande zodiacale. Que les astrologues chevronnés me pardonnent ces propos de prof répétiteur!

Les objections contre l’astrologie ne datent pas d’hier. Pourquoi donc après tout? J’en vois la raison principale dans son lien historique plus ou moins tacite avec le pouvoir politique et religieux, plus souvent les deux confondus. Aujourd’hui, le pouvoir appartient Ă  ceux qui contrĂ´lent l’information (qu’on songe Ă  Échelon). Ă€ certains moments de l’histoire, l’astrologue devait se mettre au service du pouvoir sans quoi il Ă©tait condamnĂ© Ă  disparaĂ®tre. Le livre de Daniel dans la Bible prĂ©sente un cas typique : astrologues et voyants sont sommĂ©s de deviner et d’interprĂ©ter le rĂŞve du Roi sans quoi, ils vont perdre la vie. Le rĂ©cit raconte que le  prophète Daniel releva le dĂ©fi et fut Ă©levĂ© au rang de directeur des voyants et astrologues par le roi Nabuchodonosor pour avoir rĂ©ussi l’exploit. C’est la confiance accordĂ©e au gĂ©nie inspirĂ© de Daniel qui permit de sauver des vies. Ă€ Rome, on ne pratique l’astrologie individuelle qu’au pĂ©ril de sa vie. Quant Ă  la religion chrĂ©tienne, sa position est pour le moins ambiguĂ« en ceci qu’elle Ă©met d’un cĂ´tĂ© des rĂ©serves et parfois des condamnations, et de l’autre, les astrologues ont Ă©tĂ© protĂ©gĂ©s et respectĂ©s. On rencontre lĂ  un double langage comme dans les sciences d’ailleurs. Un jour on demanda au Cardinal Jean DaniĂ©lou s’il existait un Ă©sotĂ©risme au sein de l’Église catholique, celui-ci rĂ©pondit : bien sĂ»r! – Oui!? Mais comment expliquez-vous qu’il y ait autant de rĂ©actions de la part d’éminents religieux au sein de l’Église? Pourquoi ne les faites-vous pas taire? – LĂ  est tout le problème. Comment les faire taire, a conclu le Cardinal?

On n’arrivera jamais Ă  Ă©liminer toutes traces de cette  science, de cet art et de cette sagesse des origines. Un Ĺ“il averti le voit bien parmi les meilleurs textes de philosophie qu’il serait trop long d’énumĂ©rer, de mĂŞme que les allusions ne manquent pas dans les textes inspirĂ©s y compris la Bible. Gilbert Durand, citĂ© par Élizabeth Teissier, a Ă©mis une pensĂ©e savoureuse que j’endosse totalement : « Il y a une unitĂ© astrologique transhistorique et transculturelle qui court comme le fil du collier Ă  travers les perles. »(Idem thèse, p. 61)

Certains combattent l’astrologie parce qu’ils voient en elle un côté religieux qui leur répugne; d’autres combattent l’astrologie parce qu’ils voient en elle une compétitrice qui pourrait affecter leur pouvoir. Soyons donc plus sobre! Évitons de créer des malentendus qui dégénèrent en problème de conscience morale et finissent par des ruptures. Je crois plutôt qu’une pratique chrétienne de l’astrologie est possible si elle est faite dans un réel souci d’aider le prochain, ce qui, admettons-le, peut exiger parfois des corrections de perspective. Par exemple, on n’a pas besoin de faire vœu de panthéisme ou de croire à la réincarnation pour pratiquer une astrologie valable. L’astrologue, comme le psychologue, doit accueillir son client avec respect tel qu’il est et pratiquer dans le respect de l’éthique professionnelle.

Parmi tout ce qu’on dit, je préfère m’en tenir au mot de saint Paul dans son Épître aux Thessaloniciens (I, 19-21) : « N’éteignez pas l’esprit, ne méprisez pas les prophéties, mais éprouvez tout, et retenez ce qui est bon. » Madame Teissier commenta ainsi ces versets : « conseil sage, pragmatique et dénué de tout ostracisme, contrairement à maints autres textes de ce disciple de Jésus-Christ. » (Idem thèse, p.117)

Ceux qui s’inquiètent de la renaissance de l’astrologie avec ses principes de l’analogie, de la sympathie et des correspondances universelles, sont également dépassés par le discours des meilleurs scientifiques d’aujourd’hui qui parlent le langage de l’interdépendance universelle. Comme toujours les gens se bercent d’une polarité à l’autre. Sur le coup c’est moins exigeant que de saisir l’unité des contraires, n’est-ce pas?